← Tous les articles 10 juillet 2025

Comment certains leaders échappent à la vérité

On peut diriger sans jamais reconnaître ses erreurs. Est-ce souhaitable ?

Et si on pouvait diriger sans jamais reconnaître qu'on s'est trompé ? Et si, dans certains contextes, cela fonctionnait mieux que la sincérité ou l'introspection ?

Dans le monde politique, entrepreneurial ou économique, certains leaders ne reconnaissent jamais leurs erreurs. Ni en public, ni parfois en privé. Et pourtant, ils avancent. Ils restent à leur poste, conservent leur influence, rebondissent dans une autre entreprise ou un autre mandat. Ils gardent leur crédibilité. Mieux : ils inspirent encore.

Comment est-ce possible ? Parce qu'ils maîtrisent le pouvoir de la narration, de l'image et du réseau. Parce qu'ils incarnent un récit plus fort que la vérité elle-même.

La narration : le vrai socle du pouvoir

Dans l'imaginaire collectif, on croit que les leaders doivent être lucides, transparents, capables d'introspection. C'est une belle idée, mais elle est souvent mise à l'épreuve du réel. Ce n'est pas l'exactitude qui forge la confiance, c'est la constance perçue. Ce n'est pas l'humilité affichée, c'est le récit maîtrisé.

  • Daniel Kahneman a montré que les individus suivent plus volontiers ceux qui affichent une confiance claire, même lorsqu'ils ont tort (Thinking, Fast and Slow).
  • Barbara Kellerman (Harvard) a documenté la montée de leaders qui, sans éthique ni transparence, mobilisent des foules entières simplement en maintenant un récit cohérent, stable, presque hypnotique.
  • Pierre Bourdieu parlait de capital symbolique : ce n'est pas ce qu'on fait qui compte, c'est l'image que l'on construit de ce que l'on est.

Dans cette logique, reconnaître une erreur peut apparaître comme une faille dans la narration. Certains leaders préfèrent donc l'évitement, le silence ou le déplacement de responsabilité. Et ça peut marcher.

La voie invisible des leaders « infaillibles »

Tu veux des exemples ?

Emmanuel Macron a rarement reconnu des erreurs majeures, même sur des réformes socialement explosives. Pourtant, il a été réélu. Parce que son image de constance, sa technicité et son storytelling de la « raison » sont restés intacts.

Donald Trump a fait de l'inversion accusatoire un art. Il ne reconnaît rien, attaque tout, et mobilise. Sa base ne le suit pas pour ses excuses, mais pour sa certitude.

Dans l'univers économique, des dirigeants comme Bob Iger (Disney) ou Howard Schultz (Starbucks) sont revenus à leur poste après des périodes de crise, parfois sans remise en question publique. Ce qui a compté, c'est leur aura et leur track record, pas leur humilité.

Et pourtant, une autre voie est possible. Plus exigeante.

Face à cette réalité, doit-on abandonner l'idée qu'un bon leader peut, et doit, reconnaître ses erreurs ? Je pense l'inverse. Un leader qui veut construire une relation durable, humaine, stratégique, doit :

  • Reconnaître ses erreurs intérieurement, pour apprendre.
  • Les reconnaître en privé, pour préserver la confiance.
  • Et parfois en public, pour incarner l'exemplarité.

C'est ce que confirment les travaux d'Amy Edmondson (The Fearless Organization) sur la sécurité psychologique : admettre une erreur n'affaiblit pas un leader, cela renforce la confiance collective. Et paradoxalement, cette posture d'humilité rend le récit encore plus puissant, parce qu'il devient crédible, aligné, humain.

Réconcilier récit et responsabilité

Je ne prône pas un leadership naïf, ni confessionnel. Je ne crois pas que chaque erreur doive être mise en scène. Mais je suis convaincu de ceci : l'humilité sans narration ne suffit pas, et la narration sans vérité ne dure pas.

C'est pourquoi je veux travailler avec des dirigeants qui reconnaissent leurs erreurs en conscience, et construisent leur narration de leadership non pas pour dissimuler, mais pour mettre en cohérence leur parcours avec leurs valeurs. Car dans un monde saturé de récits, le seul récit qui touche vraiment est celui qui sonne juste.

Conclusion

Il est possible de diriger sans jamais reconnaître ses erreurs. Il est possible d'inspirer, de convaincre, d'être puissant, tout en se trompant sans le dire. Mais est-ce vraiment la voie que nous voulons pour demain ?

Moi, je fais un autre choix. Je choisis de m'entourer de leaders qui cherchent la vérité. Pas celle qui fait joli. Celle qui les rend meilleurs. Et qui, pour cela, acceptent de dire parfois : « J'avais tort. Et maintenant, j'apprends. »

Publié initialement dans la newsletter Ze Decider sur LinkedIn.